jeudi 3 mai 2012

Boston 2012, une grosse épreuve mentale


Voilà enfin mon compte-rendu... plus de 2 semaines après l'événement.  C'était mon troisième Boston (2010 - 2011 - 2012), et mon dixième en carrière.  Mais ce fut sans doute le plus difficile mentalement.  C'est l'histoire d'une... chaude fin de semaine.

Départ le samedi après-midi avec un ami coureur de mon coin, Bruno, qui est papa comme moi, ostéopathe, et tout un athlète -- il avait d'ailleurs fait Boston en 2007 sous la flotte, en 2h58! Nous avons roulé cinq heures ensemble et ça a passé très vite, tellement nous avions de choses à échanger sur nos familles, la course, l'entrainement, la santé, la médecine, l'ostéopathie et la chiropractie.  Arrivés à notre hotel, un Holiday Inn bien ordinaire mais correct à 3km au sud du point d'arrivée, nous avons rejoint une autre amie coureuse de notre coin, Marie-Claude, elle qui était arrivée avec le voyage organisé de Pierre Bourrassa (Courir.org).  Nous avons trouvé un bon petit resto italien (Artu, sur la rue Saint-Charles) où nous avons bien mangé (de bonnes pâtes, bien sûr!) et bien bu -- un bon petit Barbera d'Alba.  Pour finir, nous sommes allés voir la ligne d'arrivée du marathon, à la noirceur.  Ambiance amusante.


Avec Bruno et Marie-Claude

Le dimanche, suite à un bon dodo et au petit déjeuner inclus -- pas de la haute cuisine s'entend, mais au moins beaucoup de bananes et oranges, ça j'ai apprécié -- nous nous sommes retrouvés tous les trois à l'expo marathon au Seaport World à 10h00 pour aller chercher nos dossards, et nous faire plaisir parmi les nombreux kiosques.  À chaque fois, j'en profite pour faire le plein de trucs utiles... et futiles.  Moi qui ne suis pas un grand coureur de magasins, là je me laisse un peu aller!  Il est déjà 13h, allez hop une délicieuse pizza aux champignons sauvages et roquette, et puis petite marche en ville relaxe en compagnie de Marie-Claude et Bruno: principalement le Quincy market, suivi d'un bon moment de Farniente sur l'herbe, face à la marina.  Il fait chaud, on est bien... pour l'instant!  Alors carpe diem.


Farniente devant la marina

Nous passons par l'hotel de ville vers 16h30, ou s'amorce le 'Pasta Party' du marathon; il y a vraiment trop de monde et nous n'avons pas faim pour l'instant, alors nous passons notre chemin.  Encore un peu de marche et magasinage, et nous retournons pour un souper vers 18h30 dans le même quartier que la veille, dans un resto style pub, en choisissant cette fois du saumon sur salade niçoise -- donc avec abondance de légumes, mais pas de pâtes!  Je me permet une petite gâterie alcoolisée: la Samuel Adams Spring Ale, mmmmh j'adore les bières de cette brasserie bostonaise qui est devenue cette année partenaire du marathon.  Il y a même une brassée spéciale '26.2' qui est disponible dans certains bars et restaurants, malheurement pas dans celui-ci... tant pis.  Nous ne rentrons pas trop tard, ce n'est pas le temps de faire des folies.

Lundi matin, enfin jour de l'épreuve; je me réveille aux petites heures, et déjeune dans la chambre à 5h15: deux bons bols de mes céréales préférées au lait (les Morning Crisp de Jordans aux pacanes, très nourrissantes), 3 bananes avec un peu de beurre d'arachides, et une orange.  J'enfile mon linge de course que j'avais soigneusement préparé la veille, et mon sac de coureur. Go.  En sortant, pas de surprise avec la météo, il fait déjà chaud -- on va y goûter tout à l'heure.

Bruno et moi arrivons juste après 6:00, et juste avant la cohue aux autobus scolaires -- environ 20,000 coureurs à acheminer en 90 minutes, du point d'arrivée au point de départ, ça occasionne des files... heureusement la logistique parfaitement huilée des organisateurs permet un débit assez remarquable. La navette nous mène au village des athlètes de Hopkinton et cette balade est longuette, presqu'une heure; bon ça va, il fait beau (et déjà chaud!) et je suis en bonne compagnie.  Au village il y a beaucoup, beaucoup de coureurs, de bruit, de files pour les toilettes, ce n'est pas facile d'y rencontrer ses amis...  J'avais fixé un point de rendez-vous assez approximatif aux alentours d'un panneau (celui pour les photos souvenirs, 'Welcome to Hopkinton'), et finalement quelques coureurs réussissent à me trouver: Marie-Claude, Donald, Jean-François, Delphine.  Repos, préparatifs finaux et petits échanges, et c'est le temps de se diriger vers nos enclos de départ.

Donald (ex-mentor EDLC) et moi nous sommes entendus pour prendre le départ ensemble, avec Maxime (petit cousin de Donald, et mentor EDLC), dans l'enclos numéro 8 de la première vague.  Donald et Maxime sont deux forts coureurs, ayant déjà complété plusieurs marathons dont certains sous les 3 heures, mais aujourd'hui ils préfèrent cibler le même objectif que moi: 3h10.  Malgré la chaleur et tous les avertissements, nous ne voulons pas encore décrocher de cet objectif, en nous disant que nous nous réajusterons en cours de route si nécessaire.  Nous connaissons aussi le parcours assez bien, dans mon cas c'est tout frais dans ma mémoire des deux années passées, et de la vidéo de reconnaissance visionnée la veille à l'expo du marathon sur grand écran (vraiment bien faite).

Le départ de Hopkinton est donné à 10h00.  Il fait déjà 26C, selon les rapports officiels.  6 minutes plus tard Donald, Maxime et moi franchissons la ligne de départ, au haut de la colline.  De là c'est de la descente et nous n'avons qu'à suivre le flot des coureurs autour de nous pour les premiers kilomètres.

Les organisateurs ont doublé les postes de ravitaillement, donc un à chaque mille: ils ont très bien fait.  Dès le premier, je me verse un verre d'eau sur la casquette.

Les premiers 10km se passent donc selon le pace moyen prévu de 4:30/km, notre trio les franchissant en 45:16.  Mais nous reconnaissons ensemble que ce pace deviendra bientôt insoutenable.  Vers le 15ième km, nous nous perdons de vue tous les trois, Maxime ralentissant un peu et Donald et moi restant plus près quoique séparés.  Dans ce deuxième quart de la course, j'arrive encore à maintenir un pace assez rapide, environ 4:40/km.  La chaleur monte, mais grâce aux nombreux verres d'eau sur la casquette (un à chaque point d'eau, systématiquement), je contrôle ma température corporelle.  Petit désavantage, à la longue mes souliers deviennent des éponges... mais ça s'endure.

Arrive le collège Wellesley et ses célèbres collégiennes, bruyantes, souriantes, charmantes, toutes alignées sur 500m.  Cette année elles sont particulièrement bien organisées avec leurs très nombreux posters 'Kiss me' (Kiss me I'm from Texas, Kiss me I'm a virgin, It's HOT but so are you, etc.).  Je choisis d'en embrasser deux au passage, et de frapper des mains par la suite.  Une bonne énergie de gagnée!  Je passe donc le tapis de 21.1km en 1h37.  Je me motive en pensant que j'ai la moitié de complétée.

Théoriquement je pourrais encore égaler ou battre mon record personnel de 3h14... mais je ne me fais déjà plus d'illusion à ce sujet: le plus dur est devant, il me faut réviser mon objectif.  3h20 peut-être?  Hmmmmm.  Allez, continue Pierre, cours et cesse de penser un peu.

J'entre dans le troisième quart, la chaleur continue de monter (environ 30C) et mon mental écope.  À partir du 25e km, je me sens forcé de ralentir, je cours déjà à autour de 5:00/km et même parfois plus lentement.  Les coureurs qui marchent sont maintenant nombreux autour de moi, ce qui inclut beaucoup de forts athlètes.  Mon petit diable commence à me travailler: 'Pierre, si ils marchent eux, pourquoi pas toi aussi? De toute façon, tu ne feras pas de temps intéressant aujourd'hui' ... tais-toi ptit con.  Allez Pierre, tu t'accroches et tu continues à courir.

Les 4 collines de Newton arrivent à partir du 26ième km.  Elles ne sont pas très pentues, mais elles sont looongues, et on n'en sort qu'au 33ième km.  La quatrième, Heartbreak Hill, n'est pas si difficile une fois qu'on réalise que c'est la dernière.


De ce petit sommet atteint, la descente me fait du bien -- dans les deux années passées cette descente était plus douloureuse aux jambes parce que j'avais maintenu un rythme plus rapide, mais cette fois-ci la chaleur est le facteur le plus important, de loin.

Mon humeur est devenue volatile.  Peu après les Hills arrive le redoutable 'haunted mile' , où le défi mental devient très, très difficile à surmonter.  Mon petit diable est devenu un avocat redoutablement convaincant... je finis par céder à ses demandes insistantes après un poste d'eau, pour marcher un peu.  C'est alors que Donald me rattrape, et avec son inimitable style de motivateur spartiate, il me rallie à lui pour repartir à courir illico.  'Allez Pierre, tu ne marches pas, on court ensemble jusqu'à la fin, tu vas m'aider à terminer ça sous les 3h30.'  Donald me connait assez pour savoir que je pourrais si je le voulais vraiment, et que je n'ai pas d'empêchement physique... mais je ne veux plus assez.  C'est difficile à décrire, mais j'ai besoin de marcher un peu, c'est plus fort que moi.  Je le laisse donc continuer devant moi, avec un soupçon de regret et en même temps un peu de soulagement de lâcher prise.  Je marche environ un kilomètre, et en voyant le panneau du mille 23 devant moi, je décide qu'à partir de là je pourrai courir jusqu'à la fin.  Ce petit repos est salutaire, il me permet de traverser mon mur, pour m'en sortir et arriver plus fort, la tête haute.

Les cinq derniers kilomètres sont difficiles évidemment (l'ai-je dit? il fait CHAUD), mais j'ai rassis mon petit diable, je me suis re-stabilisé autour de 5:00/km et j'arrive à accepter une partie de l'énergie formidable offerte par le très nombreux public bostonnais -- qui doit aussi braver la chaleur en restant sur place!  Je me motive aussi en me disant que je bat un record personnel de toute façon: celui du nombre de verres d'eau sur la tête, au moins 25 sans exagérer!

Dans le dernier droit de 600 mètres sur Boylston Street, je goûte la victoire morale de terminer la tête haute et en force, et je lève les bras bien haut au fil d'arrivée.  Je finis en 3h32 pile. Allez Pierre, savoure ce moment, tu l'as bien gagné.

Mon ami Donald a fini trois minutes devant, mais je ne peux le retrouver à l'arrivée, et il y a encore un bon kilomètre à marcher pour pouvoir récupérer ses affaires.  Je remercie les bénévoles à l'arrivée.  Je m'assois sur le trottoir un peu plus loin, et j'enlève avec grand soulagement mes souliers trempés pour faire respirer un peu mes pauvres pieds, tous gercés (mais heureusement à peu près saufs, à un ongle près).  Je mange et bois un peu, ça me fait du bien.  Je croise aussi Delphine, surprenamment toute fraîche et sereine, qui a vécu une expérience bien différente du marathon, je vous invite à lire son récit trop drôle en deux chapitres sur son blogue.

Un truc toujours intéressant quand on finit, c'est de voir si on 'bat' son numéro de dossard, c'est-à-dire son rang de qualification (avec le temps de son marathon qualificateur).  Dans mon cas, je l'ai battu encore plus aisément que les années passées, en arrivant 3317ème alors que mon dossard était le 7280!

Voici les statistiques de mes trois Boston.  Je n'ai pas à rougir de ma position cette année, bien au contraire.


YEARBIB
AGEM/F
STATECOUNTRY
20107464
42M
QCCAN
OverallGenderDivisionOfficial Time
4309 / 226723835 / 13120750 / 21203:18:40
20117631
43M
QCCAN
OverallGenderDivisionOfficial Time
4158 / 238793740 / 13806731 / 23033:16:07

2012728044
M
QCCAN
OverallGenderDivisionOfficial Time
3317 / 215542848 / 12588561 / 20153:32:00

J'ai donc terminé dans ces conditions éprouvantes avec 22 minutes de décalage par rapport à l'objectif pour lequel je m'étais entraîné.  Mais cet écart est semblable ou pire pour la majorité de mes amis coureurs.  Après la course, je croise notre grand athlète québécois Louis-Philippe Garnier, qui a terminé en 2h48 je crois, lui qui termine normalement toujours sous les 2h40, et qui me rassure en me disant que pour lui aussi c'est de loin le plus difficile marathon de sa carrière!

Courir dans la chaleur, c'est quelque chose que je peux faire.  Mais garder mon focus, savoir faire abstraction de mes pensées négatives, savoir éteindre le cérébral pour ne fonctionner qu'avec le cerveau reptilien... c'est pour moi un long apprentissage, j'ai encore du travail devant moi pour y arriver.  Et cette force, il me la faut pour réussir mes gros défis ultras de cet été.

Ma 'trilogie Boston' est complétée (2010-2011-2012).  Je me tourne maintenant vers d'autres marathons et d'autres épreuves de course à pied, ayant bien goûté et savouré l'expérience Boston.  J'y retournerai peut-être dans 5 ans, 10 ans ou plus... mais rien ne me presse, vraiment.   Pour l'avenir proche, je vais m'orienter plus vers les sentiers et les excursions, sans viser la performance à chaque fois.  Il y a d'autres choses à vivre que l'ivresse de la vitesse.

Épilogue

Après une bonne douche, un bon snack et une bonne bière bien méritée, le retour se passe sans problème, et je me surprend à avoir toujours assez d'énergie pour conduire toute la route du retour avec la chouette compagnie de Bruno et Marie-Claude.  Petit arrêt au Liquor Store du New Hampshire pour m'offrir une bonne bouteille de scotch, un Isley: Laphroaig.  J'arrive à la maison à 23h, un peu crevé je dois admettre.  Home sweet home!

Je peux maintenant retrouver ma petite famille, je récupère rapidement et je me relance assez vite dans mon entraînement, vu que les défis ne manqueront pas pour moi dans les prochains 3 mois!

J'ai donc bien repris les entrainements sur route durant la semaine, et les longues courses de fin de semaine, dont un bon défi dans les sentiers de Prévost samedi passé, avec une chouette tribu d'amis coureurs:

Au sommet du mont Olympia, et au milieu d'un trajet de 23km avec 1000m de dénivelés